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mercredi, mars 28, 2007

Recensement?

Oyez, oyez bonnes et braves gens,

Voici donc qu'entre les ans de grâce 2006-2007, un incroyable prodige aurait lieu dans la vie de ma famille. En effet, dans cette grande tribu qui vit naître sept enfants de 68 à 83, dont cinq seraient mariés en 2006, dans cette grande tribu, disais-je, on comptabiliserait pas loin de trois nouvelles naissances en l'espace de quatre mois. Bigre serait-ce donc une nouvelle sorte d'épidémie? Après la peste bubonique, après la maladie de Creuzfeld-Jakob, après le SRAS, voici la nouvelle épidémie : les grossesses à répétition. Déjà que l'année précédente on avait eu droit aux mariages à répétition... Je veux bien que bis repetita placent, mais quand même. Surtout que des petits enfants, il y en avait déjà six! On ne peut pas dire que c'était la pénurie, alors maintenant, on en est presque au n'en jetez plus la coupe est pleine.

Sauf que... Sauf qu'à la vérité, sous mes airs de bougon notoire (si, si, je vous assure. Quoi, vous ne l'aviez pas remarqué? Vils flatteurs...), j'avoue que j'adore le rôle de tonton. Ne m'appelez pas oncle, c'est trop guindé et puis tonton ça rime avec concon; autant ne pas trop se prendre au sérieux. Ca y est je deviens gâteux. Mais c'est pas de ma faute, je vous assure; ils sont responsables, eux, les parents : pourquoi faut-il qu'ils fassent des bébés aussi A-DO-RA-BLES qu'ils se sentent obligés de mettre dans vos bras? Je puis vous assurer que, même en y mettant toute ma volonté, je n'ai pas pu m'empêcher de fondre. D'ailleurs, n'avez-vous jamais remarqué comme les gens perdent tout amour propre en présence d'un poupon? Arrreuh arrreuh, mais oui oui oui, guiliguili, takatak proutchiiii gadaaa, iyaaaaaaa, gouzougouzou gueuleu gueuleu... Edifiant, n'est-il pas? Et ne riez pas, un jour aussi cela pourrait vous arriver - ça arrive même aux meilleurs d'entre nous... Au départ on se sent vraiment très stupide de le faire, mais la gêne disparaît très très rapidement, surtout si le bébé se met à sourire ou rigoler quand vous faites ces cris absolument ridicules. Ils nous encouragent, les salauds! Par ailleurs, on comprend mieux pourquoi ils rient; on doit avoir de ces têtes en faisant cela...

Tout ça pour vous annoncer la venue de ces trois petits bouts tout chouchou : Léonie, la fille de ma petite soeur (eh oui, ma petite soeur a un bébé. Soupire) le plus beau bébé que j'aie vu jusqu'à présent (enfin, jusqu'à ce que j'en aie!); Tristan, au prénom si littéraire et dont je serai le parrain; et Théo, le dernier arrivé dans la farandole des neveux nièces. Bienvenue à eux trois dans notre grande famille de doux dingues.

Edouard

MICHELANGELO, La Sainte famille

lundi, mars 19, 2007

Comme un rêve

On ne se souvient réellement que de ses premières amours. Tout le reste n'est ensuite que vagues répétitions sur le même mode, ou presque... Alors revenons à l'essentiel. L'enfance c'est déjà fait, première étape sans réelles conséquences : amours angéliques, détachées de tout aspect corporel. On aime et ça nous suffit.
L'adolescence vient compliquer la donne : non seulement on devient un étranger pour les autres, mais aussi pour soi-même. Qu'est-il devenu l'enfant dans le miroir, celui qu'on avait l'habitude de rencontrer jours après jours? Envolé! disparu! A la place, c'est le visage d'un presque inconnu qui nous regarde, nous observe, nous scrute. Des boutons poussent sur une peau grasse sur laquelle un fin duvet pousse lui aussi là où, plus tard, il y aura de la barbe. Et ces boutons ne sont que le reflet externe de l'agitation intérieure : nous ne sommes plus que des concentrés d'hormones et tous nos désirs gonflent, enflent dans ces purulences qui parfois éclatent.
C'est ainsi revêtu d'un habit de malaise que l'on se dirige vers cette quotidienne prison que l'on appelle école. On a beau dire, et même si j'appréciais d'aller à l'école, à cet âge-là on ne se sent pas particulièrement concerné par ce que l'on peut apprendre en cours. On a déjà tellement à faire avec soi-même et avec les autres. Les autres! ah les autres! et surtout les autres encore plus autres : les filles. On a tous en mémoire le souvenir d'un pincement au creux de l'estomac à la vue d'une personne qu'on appréciait plus que plus; encore faut-il se l'avouer...

Je me rappelle la première fois que je l'ai vue, elle. J'étais au cycle d'orientation (collège pour vous autres Français). Je m'étais assis à côté d'elle lors du premier cours de math. Nous avions un peu discuté ensemble. Plutôt sympa. Plutôt mignonne. Rien de plus à dire, Cupidon n'avait pas encore fait tomber le ciel sur ma tête. J'aimais passer du temps avec elle pour rigoler, je faisais le pitre, elle riait; elle plaisantait, je riais. Une année s'écoula ainsi, dans l'insouciance la plus totale. La deuxième année commença, j'étais content de retrouver mes camarades de classe et bien évidemment de pouvoir à nouveau délirer avec elle. Ce que j'ignorais, c'est qu'un événement sans réelle importance allait changer la donne. Et il est dommage qu'il n'ait pas eu lieu un peu plus tôt dans l'année, car il arriva vers la mi-avril, début mai; autant dire à la fin de l'année.

Cela se passait durant la promenade d'école et, chose étrange, nous étions dans mon village. Nous nous trouvions juste en dessous de l'école dans laquelle j'avais passé toute ma scolarité primaire, juste devant la boulangerie dans laquelle nous allions acheter des bonbons sitôt les cours terminés. Je discutais avec elle, nous étions plutôt proche. Et voilà qu'un camarade de classe s'approche d'elle et lui dit : "Dites donc, vous êtes tout le temps ensemble... Pourquoi tu ne sortirais pas avec lui?" Silence gêné, elle me regarde, me jauge et répond simplement : "Oui, pourquoi pas", en haussant les épaules. Là, le camarade se tourne vers moi et me demande : "Et toi, tu veux sortir avec elle?" Je rougis un peu, et réponds : "Bien sûr que je veux". Puis je lui prends la main. Sensation d'euphorie intense...

Je me réveille en sueur, avec une drôle de sensation dans mon corps : un boucher serait-il passé durant la nuit et aurait-il planté un de ses crochet dans mon ventre? Quel rêve étrange! Est-ce que?... Serait-il possible que?... A la simple mention du nom de cette fille, le crochet se retrouve à nouveau dans mon ventre, mes boyaux se resserrent, mon souffle se coupe; un sourire béat s'affiche sur mon visage. Non, non, non, ce n'est pas possible. Je la croise à l'école et à nouveau l'étrange sensation se reproduit. Alors c'est donc ça, je suis amoureux...

A suivre

Edouard

samedi, février 03, 2007

Ces étranges liens qui nous unissent

Un autre lien, lui aussi assez particulier, me rattache à mon grand-père maternel, mon pépé comme je l'appelais autrefois - il faut savoir que ma mère est française ce qui explique ces termes peu habituels en Suisse. Un lien assez étrange quand on y pense, vu que tout se passe le jour où j'appris sa mort...

Le jour où il mourut, ma mamie appela à la maison pour annoncer la nouvelle. Quel âge pouvais-je bien avoir? Seize, dix-sept ans? Oui, je crois que je devais avoir seize ans. Quoi qu'il en soit, c'était un samedi matin quand elle appela. Je le sais, j'en suis sûr, je m'en rappelle : j'étais seul à la maison à ce moment-là.
Voix triste au téléphone. Annonce grave. Mort au bout du combiné. Stupeur et apparent détachement de ma part. Ah, je dois annoncer la nouvelle à maman... C'est peut-être mieux ainsi dis-tu mamie? Ce serait trop dur pour toi de devoir le lui dire toi-même?... Je comprends. La gorge est serrée. Comme quelque chose qui ne passe pas. Ca devrait sortir, mais non. Je raccroche. Retourne à mon jeux vidéo comme si de rien n'était, mais tout à changé et mon oreille guette le retour de maman. Comment l'annoncer? Cette nouvelle va être un choc; elle l'est pour moi! alors pour elle qui est sa fille... Et puis maman est parfois si fragile.

Il fait beau dehors, peut-être encore un peu froid, mais c'est sûr il fait beau. Midi arrive et eux aussi vont arriver et elle va arriver et c'est bientôt ma parole de mauvais augure qui les accueillera, qui l'accueillera.

La porte s'ouvre. C'est toi maman? Maman, c'est toi? J'ai quelque chose à te dire. La gorge est serrée. J'ai quelque chose à te dire, c'est quelque chose de grave! Sourire incrédule de maman. J'ai l'habitude d'être un farceur, mais au ton de ma voix elle a déjà compris, j'en suis sûr. Pourtant, il lui faut entendre ces mots. Prononcer la sentence. Maman, j'ai quelque chose à te dire, c'est très grave; il vaut mieux que tu t'asseyes. Il faut le lui dire, ces mots assassins. Maman, j'ai quelque chose à te dire, c'est très grave; il vaut mieux que tu t'asseyes : pépé, ton père, est mort ce matin. Et son visage se décompose dès qu'elle entend le mot père. Elle a compris immédiatement. Non, c'est pas vrai! dernières paroles de la petite fille en elle. Ce sont d'ailleurs des sanglots d'enfant qui éclatent juste après. Et pour elle, et pour moi.

Maman, j'ai quelque chose de grave à te dire; il vaut mieux que tu t'asseyes : pépé, ton père, est mort. C'est avec ces quelques mots (ou à peu près) que je lui ai annoncé cette mort. Inconfortable situation pour un adolescent. Je ne la souhaite à personne.
Ce qui est ironique quand on y pense, c'est que je porte le prénom de mon grand-père paternel décédé l'année même de ma naissance, et voilà que c'est moi qui doit annoncer le décès de mon pépé à ma maman. Des deux côtés de ma famille je suis en lien avec mes grands-pères et, plus fort, ce lien est en rapport avec la mort...

Edouard

Tableau : Magritte, Liberator

jeudi, janvier 25, 2007

Question de prénom, question de famille

Il y a quelque chose d'intéressant dans le prénom que je porte, mais en même de temps de difficile à assumer. Mes parents m'ont appelé Edouard, ce qui, en vieil Anglais, signifie gardien des richesses. Aujourd'hui, je trouve que c'est un très beau prénom et, tout comme certains vins, il va en se bonifiant avec l'âge.
Hélas, imaginez un enfant porter ce prénom... il y a bien là quelque chose de pesant; et dans mon cas, ça l'était doublement : au manque de légerté de ce patronyme venait se rajouter le fait que je porte le même prénom que mon grand-père que je n'ai jamais connu, vu qu'il eût la géniale idée de mourir l'année même où je naquis! Pas facile de porter le nom d'un mort; vous traînez un fantôme dans ce qui constitue une part importante de votre identité et, dans mon cas, d'autres éléments venaient alourdir encore cela. En effet, des tensions familiales importantes avaient eu lieu suite à un scandale familial important : le fils aîné, prêtre de son état, avait défroqué et, dès ce moment, mon grand-père, peut-être par forme d'auto-punition, avait laissé un de ses autres fils gérer de bien mauvaise manipre l'entreprise familiale (agriculture, mais avant tout une cave à vin) : de l'argent fut très mal investi, perdu et assez rapidement la cave eut des soucis financier. Mon père chercha à s'opposer à ces mauvais investissement et une brouille éclata entre certains membres de la famille. Je passe les détails, car ce n'est ni vraiment intéressant, ni vraiment primordial dans ce que je veux raconter.
L'autre élément qui venait peser sur ce prénom provenait de l'implication de mon grand-père dans la vie du village : instituteur, il avait vu défiler bon nombre d'habitants sur les bancs d'école ( et nombreuses furent ces personnes à me "rappeler" qu'elles avaient eu mon grand-père comme instit); il avait aussi créé et dirigé la chorale paroissiale, et Dieu sait si ces choses ont de l'importance dans la vie d'un village!; c'était grâce à lui que la première banque agricole ouvrit; et il mit aussi en place la première caisse d'assurance du village; à tout cela venait s'ajouter quelques tentatives, ratées, de faire de la politique. En somme, il avait réussi, au niveau du village, ce qu'il avait plutôt raté au niveau familial : créer une cohésion et une dynamique qui permettaient aux gens de vivre plus agréablement - je schématise!
Toujours est-il que pendant longtemps j'ai senti, sans réellement comprendre pourquoi, de la difficulté à porter ce prénom. C'était comme s'il ne m'appartenait pas vraiment, comme quelque chose qui m'était étranger. Pire, j'ai été jusqu'à haïr ce prénom; aujourd'hui je comprends mieux pourquoi! On ne devrait jamais mettre le nom d'un mort récent et de la famille à un enfant; il finit toujours par porter, d'une manière ou d'une autre, le poids d'un destin qui ne lui appartient pas. Et c'est déjà pas facile de composer avec son destin, alors si en plus on nous met des bâtons dans les roues...

Edouard

Tableau : Saturne dévorant ses enfants, Francisco Goya