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samedi, août 04, 2007

1er août

Ce soir la ville a des allures de révolution, fête nationale oblige. Une guerre civile éclate à coup de fusées multicolores. Et bing et bang! Le silence explose à intervalles irréguliers. Les gens sourient, s'amusent, mais n'ont pas conscience que leur célébration est guerrière. Ou alors c'est ce qu'ils aiment : une guerre à peu de frais et tout en symboles. Tout explose, tout saute et demain, demain on retournera à nos boulots. On se défoule, puis on se calme jusqu'à l'année prochaine.

Dans les rues s'élève une odeur de soufre, des nuages malodorants nous accompagnent, nous autres adeptes de la marche à pieds, dans nos pérégrinations. Un bang, le ciel s'illumine et une rafale colorée nous tombe dessus. Un peu plus loin des jeunes ont allumé des allumettes bengales et se lancent dans une gestuelle martiale. Les fêtes nationales excitent de bien bas instincts. C'est une troupe à présent qui s'offre à la vue; ils se sont réunis autour d'un grand feu - brûlerait-on un dissident - et regardent, nuques cassées, vers le ciel. Oh la belle bleue! Ah comme c'est beau. Et Fizz et crac et bang! Leur cerveau, tout comme les fusées explosent.

C'est la fête nationale et les troupes sont galvanisées. On est les meilleurs, on est les plus beaux, c'est nous qu'on fête ce soir. Les autres sont nuls, les autres sont moches, les autres sont cons. On est fier d'être ce qu'on est. Bang! On ne pense qu'à nous ce soir! Ratatac! On mange, on trinque, on boit à notre santé. Boum!

A chaque fête nationale, c'est un peu d'altérité qu'on blesse.

Edouard

Tableau : Guernica, Pablo PICASSO

lundi, mai 14, 2007

Qu'ajouter de plus?

Tableau de Yoshitaka AMANO

Nous n'avons pas en ce moment des points de vue élevés, parce que le monde est affolé par la politique. Ce qui devrait être fait, c'est de dépolitiser la culture et de culturaliser les hommes politiques. Mais en ce moment, tout le monde ne verra que par les yeux de la politique, et l'évasion c'est le sport.
Je crois que nous assistons à un énorme abrutissement, dont les intellectuels sont en grande partie coupables. Ils ne savent pas que la politique qui est, en principe, l'organisation des rapports humains possibles dans la cité, est devenue une énorme désorganisation. En effet, on ne peut pas organiser pour organiser; on organise pour que les gens puissent faire quelque chose; c'est-à-dire on organise pour qu'ils vivent une vie "culturelle". Qu'est-ce que c'est que cette vie culturelle? Eh bien, c'est de faire que les gens puissent penser chacun dans sa solitude en apportant au groupe le fruit de ses méditations, pour que l'individu s'épanouisse, pour qu'il pense. Or, nous sommes subjugués maintenant par la raison d'Etat qui permet tout : les génocides, les massacres, la mise au pas des intellectuels. C'est-à-dire la mort spirituelle.

Entretien de Eugène Ionesco avec Pierre-André Boutang et Philippe Sollers, publié dans Tel Quel, hiver 1978.

mercredi, mai 02, 2007

Digression sur la danse

Besoin d'espace! J'aurai tellement besoin d'espace pour me déployer...

Ces quatre murs qui m'entourent, le silence de mon studio; tout cela m'oppresse parfois. Besoin d'espace, m'y déployer - oiseau qui étend ses ailes pour danser.
Danser, le mot est lâché. Quoi que je fasse une force me pousse à y revenir sans cesse. Non pas que j'aie un réel talent dans ce domaine - à presque 25 ans, il est un peu tard - mais... un désir, une envie, une flamme m'habite. Danser est en quelque sorte une forme d'oxygène; sans, je dépéris. Bouger, mouvoir mon corps dans l'espace, exprimer quelque chose avec ce matériau brut; entrer en contact avec l'autre sans l'usage de la parole, mais avec la force du silence et cette corporéité que l'on bafoue ici, en Occident. On a beau dire, on a beau faire : le corps reste un tabou ou, au-moins, quelque chose de problématique. Commen revenir sur des millénaires de refus, de rejet, de déni? A l'origine même de la pensée occidentale se terre cette problématique : le corps rejeté. Il est un tombeau pour l'âme, il l'empêche de s'élever pour rejoindre le monde des Idées. Nos sensations sont trompeuses. Ah, la chute originelle, le péché! Expliquée, elle aussi, par cette faiblesse toute corporelle.

Voilà pourquoi la danse m'attire autant. Elle me permet de réconcilier l'inconciliable. Sans elle, je serais prisonnier, j'aurai perdu contact avec cette part de moi qui, même si elle est périssable et mortelle, n'en est pas moins digne et respectable.
Ah! douce ivresse de la danse; à la fois lâcher prise et maîtrise, construction de sens à partir du mouvement, Inspiration et Expiration originelle, souffle créateur premier. Le premier art ne peut être que celui-ci : la danse! Avant même la musique, avant même la maîtrise du trait et des couleurs, avant même la parole, il y avait le mouvement. Un mouvement qui faisait lien entre l'humain et le divin. Peut-être de là découle ce caractère quasi sacré, religieux que l'on éprouve à la vision d'un spectacle de danse?

Besoin d'espace! J'aurai tellement besoin d'espace pour me déployer!

Et ce ne sont pas les quelques mètres carrés de mon studio, aménagés à cet effet, qui me le permettent. Alors je glisse, virevolte, pirouette sur ces pages (étriquées elles aussi, mais néanmoins plus ouvertes), je troque mes ailes de danseur pour la plume et l'encre. Cependant en mon ventre, ce lieu d'où partent tous les mouvements pénétrés et ressentis au plus profond, avec parfois grande violence; en mon ventre, disais-je, bouillonnent ces envies, ces désirs, ce besoin essentiel et vital de communiquer par le corps ce que la bouche retranscrit si imparfaitement...


Edouard

Vidéo : Cullberg Ballet, Sleeping Beauty, Musique de Tchaïkovsky, chorégraphie de Mats Ek.

samedi, février 03, 2007

Ces étranges liens qui nous unissent

Un autre lien, lui aussi assez particulier, me rattache à mon grand-père maternel, mon pépé comme je l'appelais autrefois - il faut savoir que ma mère est française ce qui explique ces termes peu habituels en Suisse. Un lien assez étrange quand on y pense, vu que tout se passe le jour où j'appris sa mort...

Le jour où il mourut, ma mamie appela à la maison pour annoncer la nouvelle. Quel âge pouvais-je bien avoir? Seize, dix-sept ans? Oui, je crois que je devais avoir seize ans. Quoi qu'il en soit, c'était un samedi matin quand elle appela. Je le sais, j'en suis sûr, je m'en rappelle : j'étais seul à la maison à ce moment-là.
Voix triste au téléphone. Annonce grave. Mort au bout du combiné. Stupeur et apparent détachement de ma part. Ah, je dois annoncer la nouvelle à maman... C'est peut-être mieux ainsi dis-tu mamie? Ce serait trop dur pour toi de devoir le lui dire toi-même?... Je comprends. La gorge est serrée. Comme quelque chose qui ne passe pas. Ca devrait sortir, mais non. Je raccroche. Retourne à mon jeux vidéo comme si de rien n'était, mais tout à changé et mon oreille guette le retour de maman. Comment l'annoncer? Cette nouvelle va être un choc; elle l'est pour moi! alors pour elle qui est sa fille... Et puis maman est parfois si fragile.

Il fait beau dehors, peut-être encore un peu froid, mais c'est sûr il fait beau. Midi arrive et eux aussi vont arriver et elle va arriver et c'est bientôt ma parole de mauvais augure qui les accueillera, qui l'accueillera.

La porte s'ouvre. C'est toi maman? Maman, c'est toi? J'ai quelque chose à te dire. La gorge est serrée. J'ai quelque chose à te dire, c'est quelque chose de grave! Sourire incrédule de maman. J'ai l'habitude d'être un farceur, mais au ton de ma voix elle a déjà compris, j'en suis sûr. Pourtant, il lui faut entendre ces mots. Prononcer la sentence. Maman, j'ai quelque chose à te dire, c'est très grave; il vaut mieux que tu t'asseyes. Il faut le lui dire, ces mots assassins. Maman, j'ai quelque chose à te dire, c'est très grave; il vaut mieux que tu t'asseyes : pépé, ton père, est mort ce matin. Et son visage se décompose dès qu'elle entend le mot père. Elle a compris immédiatement. Non, c'est pas vrai! dernières paroles de la petite fille en elle. Ce sont d'ailleurs des sanglots d'enfant qui éclatent juste après. Et pour elle, et pour moi.

Maman, j'ai quelque chose de grave à te dire; il vaut mieux que tu t'asseyes : pépé, ton père, est mort. C'est avec ces quelques mots (ou à peu près) que je lui ai annoncé cette mort. Inconfortable situation pour un adolescent. Je ne la souhaite à personne.
Ce qui est ironique quand on y pense, c'est que je porte le prénom de mon grand-père paternel décédé l'année même de ma naissance, et voilà que c'est moi qui doit annoncer le décès de mon pépé à ma maman. Des deux côtés de ma famille je suis en lien avec mes grands-pères et, plus fort, ce lien est en rapport avec la mort...

Edouard

Tableau : Magritte, Liberator

jeudi, janvier 25, 2007

Question de prénom, question de famille

Il y a quelque chose d'intéressant dans le prénom que je porte, mais en même de temps de difficile à assumer. Mes parents m'ont appelé Edouard, ce qui, en vieil Anglais, signifie gardien des richesses. Aujourd'hui, je trouve que c'est un très beau prénom et, tout comme certains vins, il va en se bonifiant avec l'âge.
Hélas, imaginez un enfant porter ce prénom... il y a bien là quelque chose de pesant; et dans mon cas, ça l'était doublement : au manque de légerté de ce patronyme venait se rajouter le fait que je porte le même prénom que mon grand-père que je n'ai jamais connu, vu qu'il eût la géniale idée de mourir l'année même où je naquis! Pas facile de porter le nom d'un mort; vous traînez un fantôme dans ce qui constitue une part importante de votre identité et, dans mon cas, d'autres éléments venaient alourdir encore cela. En effet, des tensions familiales importantes avaient eu lieu suite à un scandale familial important : le fils aîné, prêtre de son état, avait défroqué et, dès ce moment, mon grand-père, peut-être par forme d'auto-punition, avait laissé un de ses autres fils gérer de bien mauvaise manipre l'entreprise familiale (agriculture, mais avant tout une cave à vin) : de l'argent fut très mal investi, perdu et assez rapidement la cave eut des soucis financier. Mon père chercha à s'opposer à ces mauvais investissement et une brouille éclata entre certains membres de la famille. Je passe les détails, car ce n'est ni vraiment intéressant, ni vraiment primordial dans ce que je veux raconter.
L'autre élément qui venait peser sur ce prénom provenait de l'implication de mon grand-père dans la vie du village : instituteur, il avait vu défiler bon nombre d'habitants sur les bancs d'école ( et nombreuses furent ces personnes à me "rappeler" qu'elles avaient eu mon grand-père comme instit); il avait aussi créé et dirigé la chorale paroissiale, et Dieu sait si ces choses ont de l'importance dans la vie d'un village!; c'était grâce à lui que la première banque agricole ouvrit; et il mit aussi en place la première caisse d'assurance du village; à tout cela venait s'ajouter quelques tentatives, ratées, de faire de la politique. En somme, il avait réussi, au niveau du village, ce qu'il avait plutôt raté au niveau familial : créer une cohésion et une dynamique qui permettaient aux gens de vivre plus agréablement - je schématise!
Toujours est-il que pendant longtemps j'ai senti, sans réellement comprendre pourquoi, de la difficulté à porter ce prénom. C'était comme s'il ne m'appartenait pas vraiment, comme quelque chose qui m'était étranger. Pire, j'ai été jusqu'à haïr ce prénom; aujourd'hui je comprends mieux pourquoi! On ne devrait jamais mettre le nom d'un mort récent et de la famille à un enfant; il finit toujours par porter, d'une manière ou d'une autre, le poids d'un destin qui ne lui appartient pas. Et c'est déjà pas facile de composer avec son destin, alors si en plus on nous met des bâtons dans les roues...

Edouard

Tableau : Saturne dévorant ses enfants, Francisco Goya

vendredi, janvier 19, 2007

Mise à nu


Les gens ne sont jamais aussi vrais, aussi beaux, que dans les moments où leur armure quotidienne, cette carapace que l'on pense être nous, vient à se craqueler. Il suffit d'un rien et voilà que la personne en face de vous, celle-la même qui paraissait un roc que rien n'ébranle, se retrouve aussi démunie qu'un nouveau-né.
Et la parole - pas cette parole superficielle constituée de bribes de vérités plus ou moins modifiées, non non, plutôt celle qui parle du plus profond du coeur, de cette voix surgie soudain des tréfonds de l'âme - se délie. Et là, c'est le choc! Un dialogue fraternel, un Echange a lieu. Blessé au plus intime, sa parole se fait d'être humain à être humain. Fini le paraître; les masques tombent, tombent et plus ils tombent et plus il y en a! Ainsi est la nature humaine, il lui faut préserver son être le plus intime, le cacher parfois même jusqu'à le perdre, jusqu'à se perdre.
Mais la chute de cette armure le met à nu; du paraître on glisse vers l'être dans sa nature la plus intime, la plus irréductible. Rien n'est aussi beau, aussi fort, aussi émouvant, aussi vrai, que la parole qui surgit de cette mise à nu. Tout le désespoir de la condition humaine dans son expression la plus obscène, les jugements radicaux et intransigeants envers soi-même, l'opacité d'un monde qui ne révèle rien de ses mystères les plus fondamentaux, les attentes culpabilisantes car irréalisables, mais aussi tous les espoirs, les rêves les plus secrets, les convictions les plus intimes et les moins aliénables, les idéaux aussi, surgissent comme un flot continu que rien ne peut arrêter. Il est nécessaire, impératif, vital que tous ces mots soient expulsés des recoins les plus reculés de son âme; ils doivent se faire entendre. C'est comme un hoquet qui vous prend, vous secoue et vous brise, tout en vous reconstruisant.
Il y a de tout cela dans dans l'expérience d'une discussion véritable et il faut en profiter; c'est si rare de voir au-delà des masques, au-delà des apparences, de pouvoir guigner sans impudeur aucune le plus intime, le plus irréductible de son être ou de celui d'autrui.

Edouard