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lundi, octobre 08, 2007

Interlude (oui, j'adore vous faire languir...)

Une blessure, oui à cette instant il n'était plus que cette horrible blessure au genou, cette grimaçante blessure, cette douloureuse blessure; souvenir tout aussi douloureux que cette cicatrice en forme de sourire qui semblait se moquer de lui.
« Je ne suis qu'un monstre! », dit-il en avalant une gorgée de whisky et des larmes coulèrent le long de ses joues sales, laissant derrière elles des traits pâles, « oui, un monstre! »
La douleur qu'il ressentait à la fois dans son genou, à la fois en le regardant, n'était que superficielle; si l'on entrait plus profondément dans la chair, si l'on allait au-delà du regard, dans les recoins les plus cachés de son esprit, de son âme même, on apercevait une entaille sanguinolente que rien ne semblait pouvoir cicatriser. Voilà plus d'une dizaine d'année qu'elle saignait sans discontinuer et lui-même entretenait ce foyer de douleur à chaque fois qu'il contemplait sa blessure; du corps à l'âme il n'y a qu'un pas.

« Chtttt... gros bêta! Ne vois-tu pas que je suis là pour toi? », dit-elle en posant ses lèvres sur le sourire strié de son genou. La sensation – depuis combien de temps déjà que... - inédite mais exquise – depuis combien de temps déjà que personne... - de cette bouche posée à l'endroit même où s'étaient concentrés – depuis combien de temps déjà que personne ne m'avait – ses regrets, ses remords, ses inquiétudes, ses peurs, ses peines, ses larmes retenues, le fit frissonner – depuis combien de temps déjà que personne ne m'avait embrassé? Un instant il eut envie de retirer son genou, il avait honte de présenter ce morceau de laideur à des lèvres si belles, si douces, mais la jeune femme l'en empêcha en l'embrassant de plus belle. De grosses larmes coulaient maintenant de ses joues et allaient s'écraser sur la chevelure bouclée de la femme agenouillée devant lui. C'était comme si elle se prosternait devant l'aveu de faiblesse de cet homme, l'acceptait et, mieux encore, le chérissait.

Edouard

Photo tirée de l'excellente série Carnivàle

mardi, juin 26, 2007

Quelques vieilles bizarreries 2

... La vision de cette scène fut un choc, une meurtrissure pour lui. De ses yeux coula une larme; elle roula lentement le long de sa joue et traça le premier sillon sur ce visage lisse, à présent buriné par les ans et les épreuves.

Tandis que ce souvenir douloureux écumait dans son esprit troublé, ses mains tordues, rongées par l'arthrose et la peine, cachaient cette triste figure tordue que la vie avait malmenée.
La souffrance était sa seule amie, la seule qui l'avait accompagné fidèlement sur la tortueuse route de son existence - si existence il avait eu.

Il étais las, affalé sur le banc - sa maison, suintant de toutes les pores de sa peau et de son âme une odeur aigre qu'il entretenait en buvant des litres d'alcool et en ne se lavant que rarement. L'alcool était son seul réconfort, la seule joie qui restait encore dans vie de ce pauvre hère. Il trempa ses lèvres dans ce poison qui le rongeait de l'intérieur; il ne lui restait que quelques heures à vivre. Il le savait. Il avait appris à se connaître et sentait bien que la grande Faucheuse l'embrasserait cette nuit.
Une visite! Depuis combien de temps n'en avait-il pas reçu? Depuis des décennies au moins et voilà que ce soir la Mort, la belle Mort l'invitait à danser. Le vieil homme sentit se rallumer cette flamme jadis éteinte. Un rendez-vous, il avait rendez-vous! La fougue de ses jeunes années rejaillit instantanément en lui. Mais il lui fallait être présentable ce soir! Cette renaissance l'emportait dans ses sphères constellées d'étoiles : ce soir, il serait le prince des contes pour la première fois et sa belle viendrait à minuit dans son carosse de lumière.

Sa bouteille glissa, roula et se brisa sur les pavés glacés de cette période hiémale. Le choc du verre sur le sol le fit sursauter. Il prit conscience qu'il ne portait que des guenilles. Il ne pouvait décemment pas se présenter ainsi devant une femme; ses parents l'avaient quand même mieux éduqué que cela! Il lui fallait porter quelque chose de décent; non, il lui fallait un costume élégant : il avait rendez-vous. Et pas avec n'importe quelle femme, la plus belle, la plus implacable, la plus impitoyable : la Mort!

Edouard

tableau : Looking with rosy light, Jawlensky

samedi, mars 10, 2007

Giboulées

C'était une froide et pluvieuse journée de mars. Une de ces journées qui semble vous dire "reste chez toi, tu y seras bien mieux". Pourtant j'avais pris mon courage à deux mains et m'étais engouffré dans les rues glaciales de la ville. La pluie tombait en paquets d'aiguilles fines, si fines qu'elle mordait mon visage et mes mains, seules parties de mon corps qui n'étaient pas recouvertes d'une épaisse et chaude couche protectrice. L'hiver est rude en nos régions.
Après un quart d'heure environ, grelottant, j'abandonnais l'idée même de me promener et m'engouffrais dans le premier café venu afin de me réchauffer autour d'un chocolat brûlant. J'étais, comme à mon habitude, seul, mais, prévoyant de nature, j'avais emporté avec moi un livre au cas où.
Sitôt la première page tournée, la froide journée de mars s'évanouit dans ce mouvement si cher aux lecteurs et fit place aux ardents rayons d'un soleil estival. Je quittais mon espace pour rejoindre celui, plus exotique, du Japon. Je partageais pour quelques heures le destin étrange et bouleversant de Yoshioka, étudiant en quête d'amour et d'argent, et de Mitsu, jeune fille au coeur d'or qu'il séduit et rejette.
Mon coeur s'était-il ramolli en raison de ce soleil de papier? Toujours est-il que je ne pus réprimer quelques sanglots à la lecture de certains passage d'une cruelle et triste beauté; pages traitant de la solitude, la lèpre, l'abandon.

Autour, le monde continuait de s'agiter comme si de rien n'était, alors que je levais mes yeux rougis par l'émotion procurée par ce livre. Les livres renferment des vérités solitaires et muettes que l'on ne peut partager. C'est un secret que l'on garde en soi à l'abri de la face grimaçante du monde; un secret qui vous rend plus solitaire et vous emplit néanmoins de son murmure de parchemin. On est moins seul quand on lit et il arrive parfois de trouver la vie plus réelle dans les livres que dans le monde lui-même.
Ainsi séparé des autres, à l'abri dans une bulle invisible, je contemplais les rues anonymes et leurs sourdes agitations. Tout cela était-il bien réel? Tout cela avait-il un sens? Une irrépressible envie de rire m'envahit. Tout cela paraissait si absurde que c'en devenait drôle. Qu'est-ce qui pouvait bien agiter l'humanité? Quels univers, quelles envies, quelles attentes se cachaient derrière la fragile dureté de nos boîtes crâniennes? Quelles noires pensées plissaient le front de cette dame à l'allure si irréprochable? Quelle est cette tristesse qui se terrait au-delà du sourire douloureux de cet homme en apparence si jovial? Quels secrets enfermait cet enfant taciturne?
J'aurais pu continuer ainsi pendant longtemps encore, mais voilà que ma mélancolie fut arrêtée par l'arrivée d'un bon chocolat bien chaud. La fumée emplissait déjà mes narines et mon coeur de son odeur délicate et sucrée. Le bonheur tient à peu de chose parfois!

Edouard

samedi, décembre 30, 2006

Henri

Je dors tout éveillée, je le sais bien,
mais je ne veux pas qu'on m'arrache à
mon sommeil.

STRINDBERG
Le Pélican


C'est la grille d'une habitation qui apparaît au loin, phare dans cette sombre nuit que la lune éclaire à peine. Dans cette noirceur de Genèse les arbres, de leurs doigts crochus, menacent le voyageur solitaire qui ose s'aventurer loin de la compagnie des Hommes; menace amplifiée par la lourde masse de neige accumulée, depuis plusieurs jours, sur leurs branches. Dans ce silence ouaté un craquement se fait entendre : c'est une poule d'eau qui frissonne -mère courage - sur ses oeufs; elle les protège grâce à sa chaleur et au péril de sa vie, d'un hiver qui s'attarde.

Ô spectacle émouvant des sacrifices consentis, même par la nature la plus sauvage, pour protéger ses êtres les plus faibles et les plus démunis!
Vous souvenez-vous qu'enfant les bras tendres et émus de vos parents vous ont porté et protégé? Ne vous êtes-vous point assoupi, du sommeil du juste, sur le sein de votre mère, bercé par le rythme de son coeur régulier? N'avez-vous pas éprouvé la plus grande fierté sous la caresse d'un compliment d'un parent? Et ne conservez-vous pas encore, caché au plus profond de votre esprit d'adulte, le souvenir rassurant et réconfortant d'un de leurs baisers sur votre front?
Ces liens si sacrés, ces liens du sang, sont un cadeau si précieux qu'on les transmet, en guise de reconnaissance envers ceux qui nous ont conçus, à nos enfants; chaîne sans fin qui se perpétue et se perpétuera bien longtemps après notre mort.

La grille s'est approchée et cache un imposant manoir. C'est un curieux hasard qui m'a guidé ici, au moment même où le froid se fait aussi piquant qu'un millier d'aiguilles et que je rêve d'un bon foyer bien chaud.
Ouvrir mes mains bien grand au-dessus d'un feu, histoire d'en capter un maximum de chaleur; regarder danser les flammes dans l'âtre; et surtout, surtout discuter de choses et d'autres avec un hôte accueillant - un vrai frère en cette situation. S'il est des familles du sang, il en est aussi du coeur, mais que dire de celle qui se forme dans les moments les plus... - Oh, de la lumière! Et là! là!... une voix derrière cette fenêtre si fine que c'est comme si elle n'existait pas : "Mon oncle, mon oncle!"
Ils sont deux à présent dans le ventre de l'imposante bâtisse : un vieil homme dégarni à l'air sévère et un garçon aux traits angéliques. La lune, oeil de Caïn dans la tombe de cette nuit, pâlit l'enfant et lui prête des traits mélancoliques. "Mon oncle, mon oncle, regardez!"
Ah la joie des soirées en famille! Quel bonheur, enfant, de profiter du regard aiguisé des adultes sur le monde; quelle joie d'apprendre en compagnie de personnes de la parenté, quel délice de les voir prendre de leur temps si précieux pour s'amuser un peu avec les plus jeunes.
-Mon oncle... mon oncle... Balthazar! Regardez, il neige à nouveau!
-Cela fait trois jours qu'il neige; et rien n'est plus semblable à de la neige que de la neige.
-Mais, mon oncle, c'est si beau de regarder tomber tous ces cristaux célestes : on dirait des plumes d'anges!
-Des plumes d'anges? Tu racontes vraiment n'importe quoi! Ah, que vais-je bien pouvoir faire d'un imbécile comme toi? La jeunesse aujourd'hui... Des plumes d'anges! Et pourquoi pas des confettis? Ce qu'il ne faut pas entendre comme idioties. Sache que ce ne sont que des gouttes de pluie qui ont gelé.
-Moi ça me fait penser à maman... Il neigeait le jour où... quand... enfin... quand elle est partie au ciel... Et puis ces flocons... ils ont l'air... ils ont l'air si libres. Parfois je les envie.
- Ne parle pas de cette... de cette... Qu'importe! Je ne veux plus en entendre parler. Jamais. Tu as bien compris?
-Oui.
-Oui, qui?
-Oui, mon oncle.
-Vraiment, c'est à se demander si on lui a appris les bonnes manières. Tout est à refaire. Le fruit ne tombe jamais bien loin de l'arbre; et Dieu sait si l'arbre était pourri! Quand je pense à ce sang, à mon sang, qui a été souillé. Nous, une famille si noble, si racée, si pure et elle! elle! Quel déshonneur!
Entends-moi bien Henri, entends bien ce que j'ai à te dire, je ne le répèterai pas deux fois : je ne tolérerai aucun écart de conduite de ta part. Je suis déjà bien magnanime de t'accepter sous mon toit, vu les circonstances, alors rends-toi digne de cette faveur que je te fais.
-Oui... Oui, mon oncle. Je tâcherai de ne point vous décevoir.
-Non, Henri, non, tu ne tâcheras pas! Tu ne me décevras pas, un point c'est tout. Sinon gare!
-Bien mon oncle, je ne vous décevrai pas.
-J'apprécie ta vivacité d'esprit et ta docilité. Il se pourrait que je puisse quand même faire quelque chose de toi. Tout n'est peut-être pas perdu. Maintenant passons à table, j'ai grand faim. Ah... mais il semblerait que... euh... il semblerait qu'il n'y ait pas assez à manger pour nous deux. Je n'attendais pas ta venue aussi tôt et j'avoue avoir pris l'habitude de vivre seul.
-Cela ne fait rien mon oncle. Mangez, mangez autant que vous le voulez. De toute manière je n'ai plus très faim. Je vais encore regarder tomber la neige. C'est si joli et les flocons, ils sont... ils sont si libres...

La chaleur de cette scène m'avait remis d'aplomb. Je me décidai à les laisser tranquillement entre eux, à profiter de leurs retrouvailles. Je repris ma route, moins solitaire et plus confiant. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'essuyer une larme; les liens du sang sont vraiment les plus troublants.

Edouard

jeudi, novembre 30, 2006

Chronique de la mesquinerie ordinaire

Quel heure pouvait-il bien être? Sept heures? Huit heures? A dire vrai, il ne le savait plus vraiment lui-même. Un cours qui s'éternise... La fatigue qui vous surprend. Ah tiens, il fait déjà nuit! L'estomac qui rapelle qu'il ne faudrait tout de même pas l'oublier. Et les lumières de la villes, mêlées à sa fatigue - il est même un peu malade - , tendent à nimber les choses d'un voile d'irréalité; pour un peu il se croirait dans une toile impressioniste.

Il attend le tram qui le ramènera chez lui. Il a un peu froid, mais c'est supportable. Ah! le voilà qui arrive enfin. Lumière froide et agressive. La porte s'ouvre, il entre. Encore un peu perdu dans ses pensées, il balaie du regard l'intérieur de la chenille - le tram lui a toujours fait penser à une grosse chenille - afin de voir s'il trouve une place assise; peine perdue.

Mais... mais là... oui, là... Tiens, est-ce possible? Ah, peut-être bien, mais... Un visage ne lui est pas inconnu, il n'en est pas tout à fait sûr; il a toujours eu de la peine à mémoriser les visages. Des cheveux blonds, encadrant un visage assez strict. Oui, oui, ce doit bien être elle. Ah elle discute avec quelqu'un d'autre. Se pourrait-il que ce soit... Oui, oui, c'est bien elle : cheveux bruns, longs et bouclés. Pas de doute.
Il balaie à nouveau du regard les deux jeunes femmes. Il est à deux doigts de lever la main pour les saluer. Son corps est dirigé dans leur direction, sa jambe déjà esquisse un début de mouvement. Ses yeux rencontrent soudain ceux de la jeune femme blonde. Il lit sur son visage qu'elle cherche dans sa mémoire où elle a bien pu le voir. Un éclair traverse les yeux de la demoiselle; ça y est, elle l'a reconnu!

Elle l'a reconnu et soudain, très brusquement elle détourne la tête. Elle l'a reconnu et elle l'ignore. Elle fait mine que non, non, je ne vous ai pas reconnu... non, je ne vous connais pas. Elle regarde fixement droit devant elle, continue de discuter avec son amie comme si de rien n'était. Non, non, je ne le connais pas. Mieux vaut le chasser des limbes de ma mémoire.

Le tram démarre. Il a été coupé dans son élan. Sa jambe finalement pivote et le pousse contre la porte, dos aux deux demoiselles. Il pourrait être triste, mais en fait non. Il sourit à son reflet sur la vitre. Tout cela l'amuse : la situation plutôt cocasse, le regard crispé de la blonde au moment où elle l'a reconnu, la rapidité qu'elle a eu de détourner le regard, sa propre naïveté qui l'aurait pousser à saluer ces personnes.

Les portes s'ouvrent à nouveau. Il descend là. Tout cela tourne dans sa tête. Oui, bien sûr, c'est évident... haha, pourquoi n'y a-t-il pas songé plus tôt. Ca tourne encore un peu dans sa tête, puis soudain le déclic ultime : pourquoi ne par raconter cette histoire, cette chronique de la mesquinerie ordinaire?

Candilicious boy

vendredi, août 25, 2006

Sarady

Comment tout cela avait-il bien pu commencer? Je ne le sais pas... Je ne le sais plus... Tout est confus... Il ne me revient à l'esprit que des odeurs (des parfums peut-être?), des bruits assourdissants (des locomotives? des métaux qui s'entrechoquent? la chaîne de production d'une usine?), des visages. Une chose pourtant. Une seule. Certaine. Un nom, celui d'une ville sans doute - Sarady - apparaît dans ma tête d'une manière limpide. Comment oublier un tel nom? Un nom si doux, quelque chose de rassurant et d'enfantin dans sa sonorité; irréel.


Sarady, Sarady! Ca passe et ça repasse dans ma tête. Des coups cinglants, si puissant que j'en titube. Je tombe, je m'afaisse et m'écroule sur le sol dur. Ce nom si doux... où... où avais-je bien pu l'entendre? Dans ma tête tout se brasse pêle-mêle : les souvenirs, les idées, les hypothèses les plus diverses et invraisemblables; au final, rien!
Je dois admettre que je ne sais pas, je ne sais plus. Et pourtant... pourtant tout semble en même temps si évident, si dramatiquement simple. Sarady, cette ville fantastique, existe-t-elle réellement ou n'est-elle que l'hallucination d'un esprit dérangé?

Oui, elle existe!

J'ai parcouru ses rues chaotiques, si bruyantes que le repos n'y passe jamais; ces rues que ne touchent jamais ni le jour, ni la nuit. J'ai batifolé dans ses prés où l'herbe est si tendre, si douce qu'on s'y laisserait volontiers mourir. J'ai volé dans ses eaux si bleues, si pures; l'amour n'est rien en comparaison de la sensation soyeuse de cette masse ondoyante sur le corps, si légère et en même temps si lourde.

Mais comment? Comment ai-je fait pour trouver cette ville? Une carte, vite une carte! Là, sur ma table. Le globe terrestre... Sarady, Sarady... Sarady... Non, rien... Absolument rien.
Cette ville n'existerait pas? Pourtant... pourtant... Serais-je fou? Je l'ai parcourue de long en large, j'en connais les moindres parcelles, les moindres trous de souris et chaque grain de sable qui s'y trouve...

Sarady, étrange ville aussi réelle qu'iréelle; ville fantasmée, fantômatique où tout est possible, surtout l'impossible... Je sais que tu existes! Je le sais, je le sens! Mais... mais... aurais-je... Non, non impossible! Aurais-je perdu le chemin qui mène à ton royaume?

Edouard

Tableau : Paul Delvaux, Village de Sirènes

lundi, août 21, 2006

Memento quia...

Elle: Dis... t'as peur?
Lui: Non, et toi?
Elle: Oui... je... enfin... je sais pas si j'y arriverai... Ca semblait plus facile avant, mais maintenant... J'ai vraiment peur! Peur de l'inconnu! Et si... et si... et si on se trompait? Et si il n'y avait rien? Rien que le néant... le vide... Tu sais que j'ai peur du vide...
Lui: Ne te tracassse pas! On va bientôt savoir. Tu ne veux pas savoir ce qu'il y a de l'autre côté?
Elle: Oui, mais si... rien... pouf... le vertige infini, l'anéantissement total! Je... je... trop difficile... Je peux pas... sans certitudes!
Lui: Tu sais bien que c'est impossible! Et puis je te rappelle que notre Honneur est en jeu!
Elle: L'honneur! L'honneur! Que veux-tu que ça me foute! C'est pas d'honneur qu'il s'agit, mais de nos vies...
Lui: T'as pas tout tort, mais t'as pas tout raison non plus. J'ai pas l'impression que tu comprennes la situation.
Elle: Ah oui... et qu'y a-t-il à comprendre?
Lui: Laisse tomber.
Elle: Quoi?!! Laisse tomber... tout ce que tu trouves à dire pour me réconforter... Laisse tomber...
Lui: Tu sais très bien où je veux en venir. Je te l'ai déjà dit des centaines de fois depuis tout à l'heure. J'aime pas me répéter!
Elle:Oui, mais moi j'ai besoin... encore... une dernière fois...
Lui: Tu te souviens cette promesse faite le soir de notre première nuit? Tu m'as promis que tu me suivrais où que j'aille et quoi que je fasse!
Elle: Oui, je m'en souviens... Ah... quelle douce nuit d'ivresses... de folies... Nos corps enserrés, enlacés... Je ne voulais être plus qu'un avec toi, je te voulais tout entier... Toi en moi et moi en toi... Et cette promesse! la preuve même de notre amour... On aurait pu défier le ciel! Peut-être même les dieux! Oh comme je t'aime.
Lui: ... Le temps presse!
Elle:Attends... Tu crois que ça fait mal?
Lui: Seulement la première fois, je crois...
Elle:Je... j'ai toujours cru que... quand on meurt... l'instant de la mort durait une éternité... Ca n'a aucun sens de dire : "il s'est tiré une balle dans la tête? Oh, au-moins il n'a pas eu le temps de souffrir." Non, aucun... Il l'a sentie la balle, millimètre par millimètre -peut-être encore plus lentement- s'avancer vers son cerveau... D'abord la peau qui brûle et se déchire... puis l'os du crâne qui éclate... une douleur vive... intense... insupportable! Et ce bruit... un sifflement infernal qui déchire les tympans... disloque le corps... Voilà que le cerveau s'approche... se retire devant la balle... fait la révérance -quelle politesse... Ah non, il se tord de douleur... Vert... rouge... boit pour oublier... un bon vin... Puis soudain l'explosion... le Big Bang? L'univers tout entier disparaît... le trou noir... Ne reste plus qu'une chose : la douleur. Pour l'éternité...
Lui: J'ose espérer que tu te trompes! Plutôt que de partir dans tes délires, rends-toi utile! Donne-moi les armes! Le temps presse!

Elle: Dis... tu n'as toujours pas peur?
Lui: Toujours pas! Et toi?
Elle: Ca change pas... Je crois que j'ai encore plus les jetons qu'avant... J'ai l'impression que le temps me dévore... Les aiguilles de l'horloge me grignotent... Elles ont l'air mauvaises... Elles me sourient... d'un sourire atroce... carnassier... Je le vois... le Vide... Il s'approche... Arrière, arrière! Derrière les dégâts de ces aiguilles perverses... Immense... Inimaginable... Je te dis qu'on va sombrer... disparaître... pouf, comme ça... d'un claquement de doigts... et pfffuit envolé à tout jamais...
Lui: Arrête d'y penser! Ca ne sert à rien. Tu te fais du mal pour rien. Fais comme moi : sois un peu stoïque, bon sang!
Elle: Dis... j'ai froid... Tu ne voudrais pas... une dernière fois...
Lui: D'accord, mais le temps presse...

Elle: Tu sais?... J'ai moins peur quand je suis dans tes bras...

Edouard

mardi, juin 20, 2006

Les rhinocéros et les éléphants

Autrefois, éléphants et rhinocéros vivaient ensemble sur les collines de Fipa dans cette harmonie bienheureuse des premiers jours qui - las! las! cent fois hélas! - ne dure qu'un temps fort court et qui s'oublie aussi rapidement qu'arrivent les premiers problèmes. Autrefois donc, éléphants et rhinocéros, rhinocéros et éléphants, vivaient ensemble en harmonie avant que n'éclate cet incident. Ce jour-là, ce jour terrible, ce jour de sang, ce jour de cendres, rhinocéros et éléphants, éléphants et rhinocéros, vivaient encore ensemble; pouvaient-ils se douter qu'après cette nuit les rhinocéros seraient de ce côté-ci de la colline; de ce côté-là seraient les éléphants?

Mais qu'est-ce qui avait provoqué cet incident, quelle était la cause de ce brusque changement d'attitude, comment comprendre que d'anciens amis se regardaient désormais comme des chiens de faïence? A dire vrai, aucune pierre des montagnes, aucune plante de la savane, aucun animal de la jungle, ne comprit jamais les raisons qui poussèrent les éléphants à se jeter sur les rhinocéros, les rhinocéros sur les éléphants; et y avait-il une raison? Toujours est-il que cette guerre fit grand bruit : tout commença aux alentours de midi, au moment où le soleil assomme la terre de ses rayons ardents, dans un grand barissement, un énorme fracas; la savane en frémit encore. Le coup d'envoi de cette bataille aux dimensions titanesques venait d'être donné : trompettes tonitruantes des éléphants d'un côté; de l'autre barrissements rauques des rhinocéros; pas pesants des pachydermes; trots lourds des bêtes cornues; et soudain le choc! Corps qui se fracassent, se fracturent et se blessent. Défenses brisées. Cornes arrachées. On assiste là à un cruel massacre. Qui des deux clans aura le dessus? Les rhinocéros ne font pas le poids face aux éléphants; les forces en présence sont inégales, les premiers ne peuvent battre les seconds, alors on pleure, on supplie et on prie d'avoir la vie sauve. Les pachydermes se laissent convaincre, se souvenant de l'amitié qui les unissait ce matin encore. Les rhinocéros ne demandent pas leurs restes et s'enfuient, blessés à tout jamais dans leur orgueil.

Depuis aucun des clans n'a recroisé l'autre : l'éléphant a de la mémoire; le rhinocéros est très rancunier.

Edouard

mardi, mars 07, 2006

Coeur de neige

Il avançait péniblement dans le froid cru de l'hiver. La ville semblait morte : pas un quidam, pas âme qui vive, pas même l'ombre de la queue d'un chat. Depuis un moment déjà le vent s'était levé et le couvrait de glacials baisers. L'inconnu rentra machinalement sa tête dans le col de sa veste.

Autour de lui les vitrines des magasins étalaient leurs marchandises, ventres béants, impudiques. Noël était passé, l'épiphanie aussi. Les vitrines revêtaient désormais l'habit rouge vif de la froide passion de février. Aucune originalité. L'amour n'a jamais inspiré les commerçants; toujours les même clichés qu'on nous resserre années après années après années : cupidons fessus et rebondis à l'aspect niais, boîtes de chocolats en forme de coeur (couleur sanguine de rigueur), figurines aux regards bovins (qui en disent long sur la conception de l'amour des faiseurs d'argent). Et partout, partout l'obscénité des prix. Leitmotiv du 14 février : "si tu aimes, achète!", "dépense sans compter, oui mais chez nous..." "Prix imbattables! aimez sans vous ruiner". L'amour se bradait dans chacune de ces vitrines à coup de rabais et de bonnes affaires; commerciale prostitution de nos âmes.

L'homme toussota deux fois, souffla dans ses mains pour les réchauffer et continua sa triste et lente procession. Il avait froid, mais plus que son corps c'était son coeur qui subissait les attaques de l'hiver. A chaque bourrasque il sentait la morsure glaciale du vent s'emparer un peu plus du siège de ses sentiments.
Il avait aimé. Beaucoup. Trop peut-être. Jamais, oh non jamais, il ne ressentit la chaleur d'un être qui vous aime. Il s'était brûlé à la chandelle de la passion sans avoir lui-même déclenché la moindre étincelle.
Passer devant ces vitrines lui resserrait la poitrine. Ces devantures, toutes criardes et ridicules qu'elles soient, lui renvoyaient l'image de sa solitude. Pèlerin en quête d'un peu d'amour, il se heurtait sans cesse à l'âpreté et l'indifférence, seuls calices auxquels pouvaient espérer tremper ses lèvres de feu.

Edouard

Tableau : Heart of snow, Edward Hughes